Prof. Dr. Bruno S. Frey, chercheur sur le bonheur
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Etre chef, c'est le pied
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Le professeur Dr. Bruno S. Frey, spécialiste suisse en sciences économiques, partage son temps entre enseignement et recherches à l'Université de Zurich, sur les fondements psychologiques de l'économie. Il pense par conséquent savoir ce qui rend les gens heureux et malheureux, au bureau et à la maison. Le rédacteur de Mensch & Büro, Wilhelm Klümper s'est entretenu avec le scientifique, né en 1941 à Bâle.
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M&B : Chacun est-il l'artisan de son propre bonheur ?
Prof. Frey : Pour une bonne partie oui. Celui qui prend les bonnes décisions concernant sa vie privée et sa profession, peut s'en trouver plus heureux.
M&B : Qu'est-ce qui rend l'employé heureux ?
Prof. Frey : Avoir un travail satisfaisant. Il faut pour cela avant tout qu'il ou elle soit épanoui(e) et qu'il ou elle puisse exploiter ses capacités à bon escient. L'autonomie est également importante ; l'employé ou l'employée doit disposer d'une propre marge de décision et ne doit pas se sentir constamment "mené par le bout du nez" par ses supérieurs. Un bon salaire n'est pas sans importance, mais certainement seulement un facteur de satisfaction parmi tant d'autres.
M&B : Qu'est ce qui rend un manager heureux ?
Prof. Frey : Comme pour les autres employés aussi : pouvoir faire preuve de ses compétences et disposer d'une autonomie suffisante, afin de pouvoir concrétiser ses propres idées.
M&B : Est-ce le pied d'être le patron. Le pouvoir rend-il heureux ?
Prof. Frey : Cela est certainement le cas pour de nombreuses personnes. Nos enquêtes ont effectivement révélé que les supérieurs sont même prêts à renoncer à une partie de leur salaire, pourvu qu'ils aient en contrepartie un plus grand nombre d'employés à leur disposition.
M&B : Les carriéristes ambitieux sont-ils plus heureux que les personnes du genre à laisser faire, qui laissent venir à eux tant la vie et que le travail ?
Prof. Frey : Les carriéristes, c'est à dire les personnes principalement centrées sur leur revenu et leur poste, s'avèrent être moins heureux. Toutefois, ceux qui aborde la vie avec passivité n'en sont pas non plus satisfaits. Ceux qui s'engagent sont considérablement plus satisfaits.
M&B : Au chômage puis gagner une grosse somme au loto. Est-ce là la solution ?
Prof. Frey : Justement non. Les chômeurs sont nettement moins heureux que ceux qui ont un travail. La raison en est moins liée à la faiblesse du revenu des demandeurs d'emploi qu'au fait que les chômeurs se sentent exclus du reste de la société et sont affectés par le doute de soi. Gagner au loto fait croître le sentiment de bonheur – mais à court terme uniquement. Au bout d'un certain moment, on s'habitue à l'argent gagné et l'on n'est par conséquent qu'un peu plus heureux que les autres.
M&B : L'argent seul ne fait, dit-on, pas le bonheur. Des mesures d'incitation financières peuvent-elles encourager la motivation des employés ?
Prof. Frey : Vouloir atteindre de meilleures performance de travail grâce à un salaire plus élevé fonctionne avant tout pour les activités simples, dans lesquelles les personnes qui les effectuent ne trouvent pas de motivation propre. En revanche, ces mesures d'incitation ne fonctionnent pas, en règle générale, pour les activités qualifiées. Les systèmes de Pay-for-Performance conduisent souvent à ce que les personnes accordent bien trop d'importance à la somme à atteindre. La joie que l'on retire du travail est pour sa part refoulée en arrière-plan.
M&B : Quelle est l'importance d'un environnement de travail plaisant et harmonieux pour le bien-être des personnes ?
Prof. Frey : Certainement très important. Il ne faut toutefois pas tomber dans l'exagération. Lorsque les employés se sentent heureux, cela ne signifie pas nécessairement qu'ils produisent des prestations utiles à l'entreprise ou l'organisation.
M&B : Nous devons apprendre tout au long de notre vie et nous adapter à des situations sans cesse renouvelées avec des changements de postes habituels, partout et en tout lieu. Cette incertitude et cette sensation d'être toujours sur la brèche rendent-elles les gens malheureux ?
Prof. Frey : Etre employé tout sa vie dans la même entreprise est devenu exceptionnel de nos jours. La plupart des gens s'accommode très bien du fait d'avoir plusieurs emplois différents au cours de leur carrière professionnelle.
M&B : La flexibilité et la mobilité exigées imposent à bon nombre d'employés de faire sans cesse la navette et de vivre séparés de leur famille tout au long de la semaine. Cela n'est certainement pas favorable au bonheur ?
Prof. Frey : D'après les enquêtes que nous avons mené, beaucoup d'employés sous-estiment les coûts immatériels que représente le fait de devoir faire la navette, principalement la perte de temps qu'ils consacrent à leur famille et à leurs amis. Les revenus plus élevés qu'on leur accorde parce qu'ils font la navette et les agréables conditions dans lesquelles ils vivent ne compensent pas ces coûts. C'est la raison pour laquelle, dans des conditions similaires, ceux qui font la navette sont moins satisfaits de leur vie.
M&B : En raison de l'évolution démographique, nous devrons à l'avenir tous travailler plus longtemps. Les vieux jours heureux et tranquilles seront-ils ainsi gâchés ? Ou est-ce là une chance de rendre moins abrupte la transition de la vie professionnelle à la retraite ?
Prof. Frey : Pour les gens qui sont satisfaits de leur travail, une retraite repoussée n'est pas la fin du monde. C'est même bien souvent le contraire. Cela n'est cependant pas vrai de certaines professions impliquant un travail physiquement difficile– mais ces professions se font de plus en plus rares.
M&B : Pourquoi tant de personnes aspirent-elles tant au prétendu bonheur d'une vie simple et quittent le monde professionnel ?
Prof. Frey : Parce que leur situation professionnelle ne les satisfait plus et qu'ils sont à la recherche d'une alternative. Néanmoins, quitter le monde professionnel ne permet bien souvent pas d'être plus heureux. Il est, dans la plupart des cas, plus judicieux de chercher un emploi qui convienne mieux.
M&B : Les personnes mariées ou vivant en concubinage sont-elles plus heureuses que les célibataires ?
Prof. Frey : Oui, elle le sont. Il faut toutefois tenir compte du fait que les personnes sans partenaire souffrent souvent de conditions plus mauvaises, étant par exemple malades ou au chômage.
M&B : Divorces et séparations sont dans l'air du temps. Nouvelle relation, nouveau bonheur ou toujours le même maudit drame des relations avec un nouveau partenaire ?
Prof. Frey : Les personnes qui en sont à leur second, troisième, quatrième voire même cinquième mariage ne sont, en aucun cas, plus heureux que celles qui en sont à leur première union. Parmi les remariés à plusieurs reprises, nombreux sont ceux qui ne sont pas faits pour le mariage. Dans ces cas-là, plusieurs essais n'y changeront rien.
M&B : Quel rôle jouent les enfants pour le bonheur ?
Prof. Frey : Les enfants ne rendent pas forcément heureux ; ils entraînent avec eux maints soucis. En revanche, les parents dont les enfants ont quitté le foyer familial et dont ils peuvent alors être fiers, sont heureux.
M&B : D'après vos enquêtes, où vivent les personnes les plus heureuses dans les pays industrialisés ?
Prof. Frey : On trouve en tête de peloton les Danois, suivis par les Suisses et les Hollandais. Les Italiens et les Français se considèrent personnellement comme nettement moins heureux que ce groupe de tête.
M&B : Où sont les allemands ?
Prof. Frey : Au cœur du peloton parmi les nations industrialisées. Les habitants des anciens Bundesländer se sentent plus heureux que ceux des nouveaux Bundesländer. Dans l'ensemble, les Allemands sont à peu près aussi heureux que les Italiens, mais plus heureux que les Français.
M&B : Qu'est-ce qui nous manque en particulier à nous les Allemands, à qui l'on prête volontiers un penchant pour la mélancolie et les larmoiements, pour être heureux ?
Prof. Frey : Je ne partage absolument pas cet avis ; il me semble que cela n'est pas du tout le cas chez les jeunes. La raison pour laquelle les Allemands ne sont pas plus heureux réside ailleurs. Le chômage est élevé et la croissance économique est faible. En outre, les Allemands ne peuvent décider directement au niveau politique. Plus de possibilités d'influer directement sur les décisions politiques, au moyen de référendums, augmenteraient la satisfaction des Allemands.
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Mensch & Büro 5/2003 |
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